ENTREPRENDRE : A l’occasion des 30 ans du magazine, interview de Robert Lafont

C’est à partir d’Entreprendre en 1984, que Robert Lafont constitue un groupe média original et indépendant de 80 magazines. Ce passionné de presse, a fortement contribué à l’essor de l’esprit d’entreprendre depuis 30 ans. Tous les grands entrepreneurs, de Bolloré à Afflelou, de Bouygues à Aulas, de Altrad à Le Duff ont fait au moins une fois la couverture du magazine et donné envie à une génération de se prendre en main.

Entreprendre > Comment est-née l’idée de lancer le 1er magazine dédié au monde de l’Entreprise ?

Robert Lafont : Après l’ISG et un premier emploi dans un groupe de presse, j’ai fait le constat que les maga-zines économiques de l’époque, comme L’Expansion et le Nouvel Économiste, ne parlaient que de grands groupes, de macro-économie, de cadres ou de Bourse. Aucun n’avait chevillé au corps cette notion d’entrepreneurs, voire de PME, absents des débats. Passionné d’entreprendre et admirateur des grandes aventures industrielles, je trouvais dommage qu’aucun média ne fasse partager de telles épopées si enthousiasmantes pour notre tissu économique car le succès appelle le succès…

Entreprendre > Quelles ont été les grandes étapes de la vie du magazine Entreprendre ?

Robert Lafont : En décembre 1984, nous avons inventé, sans le savoir d’ailleurs, la presse “Entrepreneur” française. Dès le n°1, nous avons tapé fort avec, en couverture, un petit jeune… du nom de Bernard Tapie, un quasi inconnu à l’époque, qui a depuis fait un peu parler de lui. Cela a d’ailleurs provoqué un coup d’éclat dans le petit monde des médias ! D’autres ensuite ont suivi le sillage que nous avions tracé (Challenge, L’entreprise, Dynasteurs, Défis ou A pour Affaires…) . Nous avons enfoncé le clou et porté cette image des entrepreneurs (Decaux, Bouygues, Pinault, Arnault, Bolloré…) au plus haut niveau. Avant nous, cela ne se faisait pas de mettre en avant des patrons self-mademan. Au début, certains nous ont traités de “poujadistes ” !!! D’ailleurs, comme par hasard, quelques années plus tard, Mitterrand a essayé de récupérer cette image, avec Tapie et son émission “Ambitions sur TF1” (ou nous avons été invités) sans parler de son voyage dans la Silicon Valley .

Entreprendre > Vous définissez-vous comme un entrepreneur ? Un éditeur ?

Robert Lafont : Je suis un entrepreneur passionné par son métier : la presse. Mais je suis à l’image de la plupart des patrons de PME ; un homme de métier presqu’amoureux de son activité ou de ses produits. D’ailleurs, si ce n’était pas le cas, cela fait bien longtemps que l’on aurait disparu avec toutes les chausse-trappes que l’on nous a tendues, à commencer par la profession. De fait, les autres grands groupes ne supportent pas que l’on se lance sur leurs plates-bandes et, pire, qu’on ne vienne pas de leurs réseaux.

Mon vrai défaut est de ne pas avoir travaillé chez Lagardère avant de lancer Entreprendre … cela aurait été tellement plus simple. Heureusement, les temps changent. En 30 ans, sans aucun dépôt de bilan et de nombreux procès gagnés, nous avons appris à nous faire respecter, même si nous avons aussi un très bon avocat (Me Dominguez).

Entreprendre > Qu’ont en commun les entrepreneurs que vous avez rencontrés ?

Robert Lafont : Ce qui est génial, c’est qu’aucun ne ressemble à un autre. Regardez Bolloré… Est-ce qu’il ressemble à Afflelou ou Pelège. Leur vrai point commun, c’est la force de caractère et le réalisme dans l’action. Tout le reste passe après. Un entrepreneur, c’est d’abord quelqu’un qui sait résoudre des problèmes, quels qu’ils soient. Dans l’entrepreneuriat, ce qui est formidable, c’est que tout le monde a sa chance. Même sans argent, même sans piston. Un vrai sport de compétition pour gagner dans la durée !

Entreprendre > Quels sont les entrepreneurs qui vous ont le plus impressionné ?

Robert Lafont : Un des plus grands, c’est mon ami Alain Mallart, ex-président de Novalliance. Il cumule la vision, l’humanisme, la culture, la simplicité et la capacité à fédérer des équipes. S’il n’avait pas été victime des problèmes du Crédit Lyonnais, il aurait pu égaler ce que fait actuellement Vincent Bolloré et qui est assez prodigieux. Tapie a un charisme dévastateur. Afflelou, c’est la réussite du bon sens en action. Decaux, c’est le perfectionnisme dans le service. Bernard Arnault reste un génie de l’ambition planétaire avec un sens aigu du marketing et Niel est un visionnaire du numérique…

Entreprendre > En 30 ans, le regard des Français sur l’entreprise a-t-il changé ?

Robert Lafont : Tout a changé ! Aujourd’hui, tout le monde a envie d’entreprendre. À l’époque, mes amis de l’ISG ne comprenaient pas pourquoi je me lançais dans cette galère, alors qu’il suffisait de se baisser pour prendre un poste de cadre marketing chez IBM ou Danone. Aujourd’hui, il y a plein de choses (Internet, structures d’accueil, incubateurs, formations) à disposition, même de l’argent. Lorsque vous avez un vrai projet, il y a du capital- risque, français mais aussi étranger, à disposition.

Tout va beaucoup plus vite. L’info circule, les jeunes diplômés aussi, et on peut vendre en Chine et se faire financer à New York, sans parler du financement participatif. En revanche, si vous avez une bonne idée, il faut l’appliquer, et vite. Avant, c’était tranquille ! Avec Entreprendre , j’ai mis 2 ans avant d’être imité, impensable aujourd’hui ! Mais, c’est bien aussi, cela veut dire qu’il y a un marché. Et c’est plus facile de le faire grossir à plusieurs que lorsque vous êtes tout seul.

Entreprendre > Pour vous, la France est-elle une nation d’entrepreneurs ?

Robert Lafont : Oui, et c’est formidable ! Malgré le record mondial de fiscalité et de charges, nous détenons le record d’Europe de création d’entreprises. Même si beaucoup de projets manquent parfois d’ambition, ce n’est pas grave. Le plus dur, c’est de commencer. C’est plus difficile de diriger une boîte de 5 salariés que de 150 car, dans ce cas, vous pouvez vous payer des cadres pour vous assister. Cette vitalité du nombre d’entrepreneurs, c’est un peu notre bâton de maréchal : cela fait 30 ans que l’on pousse nos compatriotes à entreprendre. 30 ans, vous vous rendez compte, alors que beaucoup de journaux ne passent pas les 10 ans !

Entreprendre > Comment voyez-vous Entreprendre dans 30 ans ?

Robert Lafont : Vous plaisantez ! Je ne sais même pas si nous serons encore là dans 5 ans ! (Rires) Une chose est sûre, la marque est forte dans l’esprit des gens. Elle sera évidemment dans le numérique. D’ailleurs, cela tombe bien, nous lançons ce mois-ci notre site entreprendre. fr. Maintenant pour le papier, cela peut durer encore plein d’années. Cela dépend de nous…